L’appel de la rivière
Lucia
6 juillet – 14:00
Les cloches de l’église sonnent. C’est l’heure de se retrouver, l’heure du bonheur.
En bas du sentier, une ombre se dessine sur les pavés. Je la reconnaîtrais entre mille. Ange traîne des pieds et j’aperçois d’ici que ses lacets ne sont pas faits. Ses lunettes de soleil en équilibre sur le haut de son crâne vont finir par se coincer dans sa tignasse blonde. Je m’imagine déjà tenter de les retirer en prenant garde à ne pas tirer sur ses racines, sous peine de devoir supporter ses lamentations.
Postée sur le pont, Santa le remarque et lance, non sans malice :
— Les tee-shirts, c’est trop cher ?
Ange s’arrête net et écarte ses bras nus. En plus de son short, il ne porte qu’une serviette de bain délavée autour du cou.
— C’est mon corps de rêve qui t’émeut, ma belle ?
Santa feint un rire et nous observons Ange gravir les derniers mètres avec une lenteur exagérée. Il salue d’abord les sœurs Martinelli, avec son habituel ton taquin :
— Vous allez bien, Tic et Tac ?
— Si bien qu’on n’est même pas en retard, aujourd’hui ! se félicite Santa.
— On avait tellement hâte qu’on s’est réveillées avant midi. T’imagines ! renchérit Joséphine.
Ange dit qu’elles sont indissociables, ce qui n’est pas tout à fait faux. Elles ont dix-sept mois d’écart, mais on les prend souvent pour des jumelles. Il y a peu, Joséphine, la plus jeune, a teint ses cheveux en brun, contrairement à Santa qui les a gardés blonds. Elle prétend que c’est pour aider les gens à les différencier, mais au fond, je crois surtout que c’est pour se démarquer de son double qui prend naturellement toute la place.
La ronde des embrassades continue. Ange tape la main de Francè et lui fait une accolade dans le dos :
— Alors, frate, enfin installé ?
— Oui, il était temps.
— On va devoir fêter ça !
Au décès de son grand-père, Francè a décidé de retaper sa maison et de quitter l’appartement au-dessus de la mairie que ses parents occupent depuis toujours. Ces derniers, conscients de son besoin de solitude et de son attachement pour la vieille bâtisse, ont consenti à le laisser partir à condition qu’il réussisse son année au lycée agricole. Tu parles ! Francè est un passionné. Depuis gosse, on sait qu’il va finir dans la montagne, accompagné de son bétail. Il hésite encore entre cochons et chèvres. Personnellement, je vote pour le cochon. L’idée d’avoir de la charcuterie en continu me plaît bien.
Le blondinet se tourne enfin vers moi.
— Le meilleur pour la fin.
Il m’enlace et me soulève de terre. Je plonge ma tête dans son cou et prends une de mes doses préférées : mélange de peau, de déodorant et de cette fragrance unique qui caractérise mon meilleur ami. Je m’écarte et lui cogne l’épaule :
— Je t’ai déjà dit que le parfum, c’est mauvais avec le soleil !
— Tu m’as manqué aussi, Lucia.
J’embrasse la fossette que creuse son sourire.
— Deux semaines sans moi, pas trop éprouvant ? ironise-t-il.
Après la fin des épreuves du bac de français, Ange n’a pas bougé de Bastia. Il m’a servi l’excuse que son père n’avait pas le temps de l’accompagner en voiture, que sa grand-mère n’avait pas préparé sa chambre et qu’il n’avait pas encore bouclé sa valise…
Je crois simplement qu’il voulait profiter de ce début de vacances avec Carla avant de passer le reste de l’été au village avec ses amis. Ce qui est compréhensible. Je ne peux pas toujours être la priorité d’Ange, même si je ne manque pas de lui rappeler le contraire :
— Qui m’envoie des textos chaque jour en me disant qu’il a hâte de me retrouver ?
— C’est uniquement par peur que tu dépérisses sans moi.
Je lève les yeux au ciel sans pouvoir m’empêcher de rire.
— Bon, la bande, on y va ? nous interrompt Santa. Je commence à cuire, là.
Elle ne tient plus en place. Il faut dire que la chaleur est accablante et que l’eau fraîche de la rivière nous appelle.
— Ta chère et tendre n’est pas venue ? demande Joséphine à Ange.
— Carla avait des choses prévues, aujourd’hui.
Je ne réagis pas, mais je suis rassurée. Quand Carla est présente, je me sens obligée de me mettre en retrait. J’ai au moins une journée pour rattraper le temps perdu avec Ange. On ne s’est pas beaucoup vus depuis la fin des cours. Depuis mon anniversaire, en réalité. Et avec la pression que je me suis mise ces dernières semaines, j’avais besoin qu’on se retrouve tous les deux.
Notre petit groupe se met donc en branle vers le chemin discret qui mène au paradis. Des ondes se forment sur le bitume usé des rues désertes. Mon sac me cisaille l’épaule, tandis qu’une goutte de sueur dégouline le long de ma nuque. Autour de nous, les cigales et les oiseaux chantent nos retrouvailles. Voilà. Pour moi, c’est ça, l’été.
La pente est raide et, comme à chaque début de saison, nous devons nous réapproprier le sentier. Durant l’hiver, la terre et les cailloux se déplacent, les plantes repoussent de manière anarchique. Tout le monde se tait, assure son pas pour éviter la chute. Ce n’est pas parce que nous avons l’habitude que nous ne nous montrons pas prudents.
Les mètres dégringolent et le remous de la rivière se fait de plus en plus tumultueux. C’est une bonne nouvelle : il y a de l’eau. Il faut espérer que la neige qui est tombée sur les sommets en février nous en accorde jusqu’à la fin août. Cette année, ça devrait le faire, d'après Francè.
J’adore la dernière partie du chemin : la végétation est plus dense grâce à l’humidité. Elle crée un tunnel vert dans lequel nous nous engageons à la file indienne, jusqu’à ce que la lumière qui s’intensifie annonce l’arrivée. Le plus grand des bassins se dévoile avec ses rochers s’extirpant des majestueuses parois végétales. Malgré la cascade qui s’y déverse, il prend les airs de lac ; paisible et sans la moindre vague qui pourrait contrarier sa surface limpide. Ce parfum de menthe mélangé à celui de la terre mouillée m’avait manqué.
— Vous savez à quoi ça ressemble le bonheur ? demande Santa. Vous l’avez devant les yeux.
C’est bien vrai. Chacun rejoint sa place habituelle, le sourire aux lèvres et le cœur léger. Mon rocher m’accueille. C’est celui au bord de l’eau, en forme de chaise longue, depuis lequel ma main peut se rafraîchir dans le courant. Santa et Joséphine s’installent sur le rocher double, pendant que les garçons établissent un état des lieux des traces laissées par l’hiver.
Je retire ma robe en gaze de coton et constate l’ampleur de la tâche qui m’attend : un cachet d’aspirine a meilleure mine que moi. Le contraste avec mon maillot de bain noir n’aide pas à faire illusion. Tant pis, ce n’est pas comme si mes amis me découvraient ! Ils savent que ma peau a oublié qu’elle était corse de naissance. D’autant que les révisions n’étaient pas compatibles avec la dilettante sur le transat. Heureusement, mes efforts ont payé : 18 à l’écrit, 20 à l’oral. Cet instant marque donc le début de ma quête vers un teint hâlé à souhait.
Pendant que nous nous enduisons d’huile solaire, le dialogue s’oriente rapidement sur l’organisation des vacances. Sans surprise, le programme est chargé : rivière, piscine, plage, parties de baby-foot, glace au goûter et apéro au coucher du soleil. Nous ouvrirons le bal dès ce soir, en nous retrouvant chez Dédé pour la première pizza de la saison.
Il va sans dire que les discussions autour des parents, des résultats du bac plus que moyens d’Ange et de Santa, de l’avenir ou des amours compliquées, voire inexistantes, sont tout bonnement proscrites. Ces deux mois représentent une parenthèse dans nos vies et on doit en profiter. Les problèmes ont été mis au placard. C’est la règle de la bande. Les vacances sont faites pour mettre le cerveau sur pause. Armés de cet état d’esprit, rien ne peut nous atteindre.
— J’espère qu’on pourra faire au moins une ou deux vraies sorties, s’alarme Santa. On a presque l’âge légal, ça devrait passer.
— On pourra jouer la carte des jumelles ? supplie Joséphine.
— T’es encore un peu jeune, Jo. Sois patiente.
— Arrête, personne ne voit la différence entre nous ! Vous n’allez quand même pas me laisser sur la touche ?
Elle nous regarde à tour de rôle, implorante. Santa cède :
— Ça va, détends-toi ! Tu viendras avec nous, mais si les parents l’apprennent, c’est moi qu’ils vont tuer.
— Ils ne l’apprendront pas. De toute façon, ils ont d’autres choses en tête en ce moment…
Personne ne relève l’allusion à la maladie de leur père, surtout Santa qui refuse d’en parler. Suivant la règle, je poursuis d’un ton plus léger :
— Vous croyez que les miens vont m’autoriser à y aller ? Pour eux, j’ai douze ans et demi. Ils ont loupé l’épisode de mon adolescence.
— Ils vont être d’accord, tente de me rassurer Francè. Surtout si on est tous ensemble.
— Heureusement que tu es là pour amener un peu de positivité dans ce groupe ! l’encense Joséphine en papillonnant des cils.
Je soupire et souhaite que Francè ait raison, même si ma famille n’est pas du genre à penser que « tout le monde y va » est un argument recevable. J’ai tellement entendu parler de la Conca que j’ai l’impression d’y avoir déjà passé une soirée. C’est une ancienne bergerie reconvertie en boîte de nuit, située au milieu de nulle part, à une poignée de kilomètres de chez nous. Nos parents s’y rendaient à notre âge et c’est le passage obligé pour une jeunesse réussie.
— Au pire, on ne dit rien à personne, propose Santa.
— Enfin quelqu’un de sensé ! intervient Ange avant de sauter à pique dans le grand bassin.
— Et si on évitait d’être privés de sortie jusqu’à l’été prochain ?
Tous approuvent ma suggestion avant que la fournaise n’ait raison de nous. Elle nous fait sombrer dans une micro-sieste réparatrice, bercés par l’écoulement permanent de la rivière.
Une ombre ne tarde pas à recouvrir mon visage. Ange, ruisselant d’eau gelée, se tient au-dessus de moi.
— Tu m’offres un bout de ton transat ?
— On ne rentre pas à deux, je bougonne.
— Si tu n’y mets pas du tien, c’est sûr.
Il soulève mes hanches et le décale au bord du rocher.
— Tu vois, ça me suffit ! Mes fesses sont fines.
Le repos fut de courte durée. Ange saisit mon bras et pose ma main sur son dos. Lorsqu’il le lâche, je le laisse tomber, faisant semblant de ne pas comprendre où il veut en venir. Au bout de la troisième tentative, j’abandonne en riant et lui accorde des papouilles entre les omoplates.
— J’aime beaucoup ce que vous faites ! se réjouit-il.
Je descends mes doigts jusqu’à son poignet auquel est accroché le bracelet que je lui ai offert. Depuis quand avons-nous été séparés plus d’une semaine ? Depuis l’enfance, je crois, et c’était bien trop long. Je lui confie, sérieuse :
— Tu m’as manqué, tu le sais ça ?
— Je sais.
— Je m’attendais plutôt à un moi aussi…
— Je le sais, parce que tu m’as beaucoup manqué aussi, patate !
Nos mains s’enlacent et je suis soulagée. Notre lien ne s’est pas envolé.
Mon œil est attiré vers un reflet sur la droite. C’est l’appareil photo de Santa qui est braqué sur nous. Avant de pouvoir protester, elle a déjà immortalisé ce moment de douceur.
— Vous êtes beaucoup trop mignons. C’est dégueu, mais ça méritait bien une photo.
La photographe se lève en mimant un haut-le-cœur avant de s’adresser à Joséphine et Francè :
— À vous ! Montrez-moi si vous êtes capables d’être encore plus dégoûtants.
Francè passe son bras autour du cou de sa protégée, et dépose un baiser sur son front. Les yeux langoureux de Joséphine l’enveloppent, et j’aimerais tellement qu’il ouvre les siens ! Il verrait une jeune fille sublime et amoureuse de lui depuis des années, peut-être même depuis toujours.
Avec Santa, on l’a cuisinée plusieurs fois à ce sujet et il a été facile de lui tirer les vers du nez. Elle le trouve beau, intelligent et mature, comparé aux mecs de son âge. Ce à quoi sa sœur a répondu que c’était normal, puisqu’il avait deux ans de plus et qu’elle ne devait pas se faire trop d’illusions.
J’ai essayé de tâter le terrain du côté de Francè par le biais d’Ange. Ce fut un fiasco. Non seulement ces mecs ne comprennent rien aux sous-entendus, mais en plus, Francè est quelqu’un de compliqué. Il a une vieille âme et, parfois, on a l’impression qu’il ne partage pas les mêmes centres d’intérêt que les autres garçons de dix-sept ans.
Ange, insensible au drame qui se joue devant nous, ne tarde pas à les rejoindre en s’allongeant de tout son long sur eux.
— Hors de question que vous nous battiez !
— Allez, Lucia ! m’invite Santa. Viens, je fais un selfie.
Je m’exécute avec le sourire, consciente que cette photo risque de se retrouver en fond d’écran de tous nos téléphones. Je me cale dans les bras d’Ange, l’endroit où je me sens le plus à l’aise.
Un peu plus tard dans l’après-midi, toutes les générations répondent à leur tour à l’appel de la rivière. Les Grands sont là, toujours aussi beaux, toujours aussi inaccessibles. Je ne sais pas si un jour nous cesserons de les surnommer les Grands. Nous avons seulement quatre ans d’écart, ce n’est pas si terrible, mais un fossé a toujours existé entre eux et nous.
Ils nous accordent un salut désintéressé, tandis que nous barbotons tous les cinq dans le petit bassin, les pieds ramollis par l’eau gelée. Malgré la chaleur intense, elle ne doit pas dépasser les 15 °C. Pour eux, ce n’est pas un problème. Ils abandonnent leurs tee-shirts pour notre plus grand plaisir et se jettent sans hésitation, en bombe ou à pic. Le froid les happe et ils ne tardent pas à se mettre au sec sur leurs serviettes.
Sur la plage du bas, quelques parents avec leurs enfants créent des barrages éphémères ou s’amusent à tirer des cailloux sur le seul rocher émergé. L’après-midi défile, le soleil disparaît peu à peu derrière les hautes branches et plonge notre piscine naturelle dans l’ombre. Nous nous rhabillons, le sourire aux lèvres et la peau rougie.
Ce n’est que le début et tout est déjà parfait.